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Le Blog du Bac Français
mercredi 26 septembre 2018

Conseils de lecture – Nouvelles fantastiques

La nouvelle se définit comme un récit court, par opposition au roman, de longueur plus conséquente. Idéalement, la nouvelle peut se lire d’un trait : Coupure dans nos activités quotidiennes, elle est un ilot de fiction, qui nous emmène, grâce à l’art avec lequel est conduit le récit, dans un univers clos et de dimensions réduites, une parenthèse qui se refermant nous laisse reprendre pied dans notre quotidien, à la fois inchangés et curieusement altérés des événements synthétiques dont elle nous a imprégnés.

Ceci est particulièrement vrai lorsque cette forme de récit court s’attaque au genre du fantastique : La réalité commune et bien établie, la réalité sur laquelle chacun se repose comme sur une évidence indiscutée, subit des modifications inédites, des distorsions imprévues, s’aliène et se transforme en quelque chose d’autre, que nous ne reconnaissons plus et qui effraie. Rêve, illusion, perturbation de la conscience, folie… qui sait ? Au détour d’un chemin bien connu, nous nous retrouvons sans l’avoir prévu devant le grand vide de l’inexplicable, devant le mystère de ce qui n’a pas encore de nom et qui est déjà un murmure, que nous écoutons le cœur battant.

Je vous présente ici quelques uns de ces divertissements sérieux qui allient la légèreté de la forme à la persistance des effets. En soyez-vous troublés pour quelques moments, chers amis. Ce sont au demeurant les plus grands maîtres de la littérature qui s’ingénient, par leur art, à vous faire vaciller.

Maupassant sera le plus familier des auteurs à ceux qui ont quitté le collège, et qui en auront peut-être été lassés, à force de répétition. Cependant, quoi de plus brillamment exécuté que ce Horla, rédigé en 1887 et préfiguration de la folie qui emporta l’auteur lui-même peu de temps après. Cette nouvelle au titre tout d’abord énigmatique se présente comme un journal intime, rédigé par un narrateur parfaitement sain d’esprit –du moins le lecteur le prend-il comme tel dans un premier temps. Des manifestations curieuses envahissent rapidement son quotidien au point qu’il doit se résoudre à quitter sa grande maison normande dans laquelle il habite seul, pour se « changer les idées ». Par deux fois ces curieuses manifestations disparaissent grâce à l’éloignement, par deux fois elles reparaissent lorsqu’il revient chez lui. Qu’est-ce que le Horla ? Un homme sain entrain de devenir fou, et qui s’observe et s’analyse avec la partie restée saine de lui-même, notant avec angoisse la progression rapide de son aliénation, ou un fou avéré, qui se rêve en homme normal et qui cherche par l’entremise de l’écrit intime, de l’observation minutieuse de soi, à reconstruire une rationalité, fût-elle délirante, à un monde qui s’est déjà brisé il y a longtemps ? La question ne peut être tranchée et restera ouverte. Reste encore une autre possibilité, qui n’est pas la moins terrifiante : et si le Horla existait vraiment ? C’est du Maupassant, auteur injustement méprisé par ceux pour qui la littérature est affaire de snobisme. Du simple, de l’efficace, du vrai.

Passons le Channel et allons voir de l’autre côté de la Manche l’étrange dédoublement de personnalité que subit chaque nuit le Docteur Jekyll. Personnage respecté et honorable, il se transforme le soir en un effroyable double, un Mister Hyde sans foi ni loi qui va par les rues de Londres commettre les méfaits les plus atroces. Au matin, redevenu lui-même (mais de quelle partie de lui-même s’agit-il  ?), le Docteur Jekyll garde le souvenir imprécis, mais horrifié des actes déplorables commis par son double démoniaque. En l’homme ordinaire, en vous et moi,  coexistent ces deux tendances contraires du Bien et du Mal. Mais par un procédé de son invention, aux frontières de la science et de la magie, le Docteur Jekyll a réussi à séparer et à incarner ces deux natures distinctes en deux êtres séparés. L’apprenti-sorcier se rendra compte à ses dépends que lorsque la science empiète sur le territoire de Dieu et cherche à se substituer à lui dans son travail créateur, il n’est pas grand-chose de bon à espérer. A cette même conclusion en était également arrivé le Docteur Frankenstein au début du siècle, lorsque horrifié par sa création, il avait voulu la tuer. Robert Louis Stevenson reprend donc, en 1886, dans L’Etrange Cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde, ce thème qui parcourt le siècle, cette interrogation qui continue ensuite jusqu’à nous, sur les limites du pouvoir démiurgique de la science, et plus généralement, de l’activité humaine.

Il serait difficile d’aborder la nouvelle fantastique sans aller faire un tour du côté de la Russie et de sa littérature, passée si soudainement de l’inexistence à la perfection. Alexandre Pouchkine fut l’un des tout premiers maîtres de cette floraison. Lire La Dame de Pique, écrite en 1834 c’est lire un poète qui écrit en prose et qui dissimule ses artifices à ses lecteurs pour leur proposer une histoire qui a les dehors et l’apparence d’une simplicité extrême. Le mystère, pourtant, est épais, tant il est insaisissable, et réside non pas tant dans le fond de l’histoire, que dans la façon dont ses différents éléments sont agencés entre eux. Cette Dame de Pique possède pour moi les charmes inexplicables de ce fantastique russe qui de Nicolas Gogol avec ses Nouvelles de Petersbourg (1843) à Dostoïevski avec Le Double (1846) me fait regretter de ne savoir pas assez bien le russe –je suis entrain de l’apprendre, pour être capable de lire ces textes magiques dans leur langue originale.

Je dois donc me rabattre sur l’anglais, que je maîtrise un peu mieux, sans être pour autant bilingue. Cela me permet toutefois de lire et d’apprécier dans le texte ce conteur virtuose et prolifique qu’est Edgar Alla Poe. Américain originaire de la Nouvelle-Angleterre, ses Histoires Extraordinaires (1856) et ses Nouvelles Histoires Extraordinaires (1857) sont des morceaux à la fois mystérieux et terrifiants servis par une prose impeccable. Baudelaire ne s’y était pas trompé qui le premier avait décidé de le traduire en Français. Toutes ces histoires sont autant de petits bijoux que l’on dévore avec avidité. L’une à peine finie, on est tenté de se jeter sur la suivante et de se laisser aller au tourbillon qui nous emporte loin du monde quotidien. Si je devais n’en évoquer qu’une, ce serait Une descente dans le Maelstrom, que j’avais lu beaucoup plus jeune et qui m’avait fort impressionnée : Au large de la Norvège, un rude gaillard de marin, des heures durant, est pris dans un affreux tourbillon qui l’entraîne au centre même de la Terre. Il n’en ressortira que brisé et vieilli prématurément. A la fois phénomène naturel inexpliqué et descente au fond du gouffre, au fond de l’abime noir et insondable de l’âme humaine, à proximité de ces régions dont il vaut mieux rester éloigner si l’on compte mener le reste de ses jours, une existence normale et réglée.

Je ne peux ici brosser un panorama complet du genre fantastique, cela nous entraînerait beaucoup trop loin et nous amènerait à évoquer entre autres Théophile Gautier, Italo Calvino, Prosper Mérimée, Roald Dahl, E. T. A. Hoffmann, parmi les plus connus. Je ne peux pas non plus, dans le cadre de ce court article parler du fantastique en peinture, et encore moins au cinéma, genre dont les possibilités illusionnistes peuplent à merveille le territoire du fantastique, cet entre-deux, ce no man’s land, à mi-chemin entre le réel et le surnaturel.

Que ces quelques indications de lecture soient donc, comme nous en avons l’habitude, de simples incitations pour vous introduire à ce genre et pour vous permettre ensuite, d’y développer vos propres explorations.

Le Retour des Morts

Un titre comme ça, pour des conseils de lecture, ça évoque tout de suite des histoires de fantômes et de zombies, aux frontières de l’étrange et du fantastique. Eh bien, ce n’est pas tout à fait vers ce genre de lecture que je vais pointer votre attention, mais bien plutôt sur des histoires réelles, sur des vrais morts, des vrais vivants, des vrais morts-vivants. Qu’est-ce que j’entends donc par là ?

Balzac, Le Colonel Chabert (1832)

Vous avez déjà certainement entendu parler de Balzac, célèbre romancier du XIXème siècle qui dans sa Comédie Humaine entendait faire concurrence à l’état civil. Il écrit en 1832 Le Colonel Chabert qui est précisément l’un de ces vrais revenants auxquels je faisais allusion. Au début de sa vie, Hyacinthe Chabert n’est rien, c’est un enfant trouvé, un orphelin, un enfant d’hôpital comme il le dit lui-même. L’Empire napoléonien, la période historique qui suit la révolution va faire du lui quelqu’un. Il s’illustre sur le champ de bataille aux côtés de Napoléon et est promu au grade très élevé, de Colonel de la garde impériale. Napoléon, qui est un véritable père adoptif pour Chabert l’anoblira même en le faisant Comte de l’Empire.

Mais voilà, Chabert meurt en héros sur le champ de bataille d’Eylau en 1807. Il est enterré dans la fosse commune et l’histoire poursuit son cours sans lui. En 1815, la célèbre bataille de Waterloo met fin à l’Empire, les armées étrangères envahissent la France et réinstallent un régime monarchique, la Restauration. C’est le retour à l’ordre ancien d’avant 1789, et la société est en quelque sorte purgée de tous ceux qui avaient joué un rôle important pendant l’Empire. Une autre époque s’ouvre, qui rejette aux oubliettes l’époque précédente.

Oui mais voilà… Quelqu’un se disant le Colonel Chabert revient à Paris. « Je suis le Colonel Chabert, mort à Eylau… » Il réclame sa fortune et sa femme, qui entre temps s’est remariée à un Comte de la Restauration. Elle est désormais la Comtesse Ferraud, et ne semble pas vouloir entendre parler de cet individu, qui lui rappelle un passé qu’elle voudrait enterré à tout jamais. Celui qui se dit Chabert est-il fou ? Est-il un usurpateur ? Est-il le vrai Chabert, mort à Eylau ? Et dans ce cas-là, parviendra-t-il à se faire reconnaître de sa femme et de toute une société, qui ne veut pas voir son passé ?

Un petit roman, ou une longue nouvelle, 150 pages environ, Le Colonel Chabert ou le drame d’être mort pour les autres quand on est bien vivant dans son corps…

Deux adaptations cinématographiques existent de cette œuvre de Balzac : l’une réalisé par René le Hénaff, avec Raimu en 1943, et l’autre, plus récente, en 1994 avec Gérard Depardieu dans le rôle de Chabert par Yves Angelo.

 

Odyssée, Homère.

Ce même thème se retrouve à l’origine de la littérature occidentale. Qui n’a pas entendu parler d’Ulysse et de son Odyssée, de toutes ses aventures et de sa longue errance sur la mer à la recherche de sa patrie, Ithaque et de sa femme, Pénélope ? Mais voilà, ça fait bientôt 20 ans qu’Ulysse est parti et que l’on est sans nouvelle de lui. Si sa femme et son fils gardent encore le vague espoir de le revoir, pour tous les autres, il est sûrement mort en quelque terre étrangère, peut-être même sans sépulture, ce qui est la pire chose qui puisse arriver à l’âme d’un grec. Mais nous le savons, nous lecteur de cette fabuleuse Odyssée, qu’Ulysse est bien vivant.

Un jour, la tempête le jette sur l’île des Phéaciens. Là, Nausicaa l’accueille et l’introduit auprès de son père, le Roi Alcinoos, qui reçoit cet étranger inconnu selon toutes les lois de l’hospitalité grecque. Il fait donner en son honneur un banquet ou un chanteur, un « aède », vient réciter toutes les vieilles légendes de la guerre de Troie. L’aède dans la culture grecque est un ciment de la société, ce qui relie entre eux les hommes autour d’un récit commun, l’équivalent de nos médias d’aujourd’hui.

Ulysse entend, par cette bouche qui chante, raconter sa propre histoire. Lui qui était mort au monde, le revoici vivant dans le récit et dans la mémoire des hommes ! Le chant de l’aède le bouleverse et il ne peut retenir ses larmes. L’hôte, Alcinoos, s’apercevant de son trouble fait interrompre le chanteur et demande à l’étranger de révéler son identité…

« Je suis Ulysse, fils de Laërte, dont les ruses sont fameuses partout… »

La littérature à son commencement et à son plus haut degré de perfection. Ce passage se situe dans les chants VIII et XI de l’Odyssée. On ne ressort pas d’une telle lecture sans en être profondément secoué.

 

Alexandre Dumas , Le Comte de Monte-Cristo (1844)

Retour au XIXème  à la période de transition historique entre l’Empire et la Restauration pour ce roman-fleuve, plutôt destiné à ceux qui aiment les pavés, il y a deux tomes.

Edmond Dantès est jeune, beau et est plein d’avenir. Lorsqu’il revient à Marseille en 1815 à bord du « Pharaon », il doit épouser Mercedes, une belle catalane qu’il aime et dont il est aimé. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais sa vie va basculer d’un coup dans le néant.

Un trio complote contre lui : Danglars, le comptable du bateau, briguait le poste de capitaine auquel vient d’être promu Edmond. Fernand Mondego, un pêcheur amoureux de Mercedes et rejeté par elle. Avec Caderousse, voisin et ami de Dantès, ils rédigent une lettre fictive le dénonçant comme comploteur bonapartiste. Cette lettre est adressée à M. Noirtier, le père, fidèle à l’empereur, du procureur Vilfort, homme de la Restauration. Vilfort sait que si le scandale atteint son père, il rejaillira sur lui et compromettra sa carrière. Il décide pour étouffer l’affaire de faire enfermer Dantès au château d’If, sur une île, sans jugement et sans que personne ne le sache.

Edmond Dantès disparaît du monde pour ceux qui l’entourent. Il sera privé de tout, y compris de son identité, ne sachant ce qui lui est reproché et ne sachant non plus combien sa réclusion allait durer. Peut-être allait elle durer pour toujours et allait-il mourir en prison sans nom, oublié de tous ? Un jour pourtant il s’échappe. Au péril de sa vie, il se jette à la mer et finira par être recueilli par un petit navire italien.

« — Quel quantième du mois tenons-nous ? demanda Dantès à Jacopo, qui était venu s’asseoir auprès de lui en perdant de vue le château d’If.

— Le 28 février, répondit celui-ci.

— De quelle année ? demanda encore Dantès.

— Comment, de quelle année ! Vous demandez de quelle année ?

— Oui, reprit le jeune homme, je vous demande de quelle année ?

— Vous avez oublié l’année où nous sommes ?

— Que voulez-vous ! j’ai eu si grand-peur cette nuit, dit en riant Dantès, que j’ai failli en perdre l’esprit ; si bien que ma mémoire en est demeurée toute troublée : je vous demande donc, le 28 de février, de quelle année nous sommes ?

— De l’année 1829, dit Jacopo.

Il y avait quatorze ans, jour pour jour, que Dantès avait été arrêté. »

Sa vengeance sera terrible…

Il existe aussi plusieurs adaptations au cinéma de cette histoire, notamment celle réalisée par Josée Dayan en 1999, avec Gérard Depardieu, ou la toute dernière, que je n’ai pas eu l’occasion de voir, réalisée par Denis de la Patellière en 2013.

 

Voilà pour ces quelques conseils de lecture, en espérant que vous y trouviez votre compte. Bonne lecture donc, et n’hésitez pas à poster vos commentaires pour faire part de vos impressions.

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