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Le Blog du Bac Français
mardi 14 août 2018

Conseils de lecture – Nouvelles fantastiques

La nouvelle se définit comme un récit court, par opposition au roman, de longueur plus conséquente. Idéalement, la nouvelle peut se lire d’un trait : Coupure dans nos activités quotidiennes, elle est un ilot de fiction, qui nous emmène, grâce à l’art avec lequel est conduit le récit, dans un univers clos et de dimensions réduites, une parenthèse qui se refermant nous laisse reprendre pied dans notre quotidien, à la fois inchangés et curieusement altérés des événements synthétiques dont elle nous a imprégnés.

Ceci est particulièrement vrai lorsque cette forme de récit court s’attaque au genre du fantastique : La réalité commune et bien établie, la réalité sur laquelle chacun se repose comme sur une évidence indiscutée, subit des modifications inédites, des distorsions imprévues, s’aliène et se transforme en quelque chose d’autre, que nous ne reconnaissons plus et qui effraie. Rêve, illusion, perturbation de la conscience, folie… qui sait ? Au détour d’un chemin bien connu, nous nous retrouvons sans l’avoir prévu devant le grand vide de l’inexplicable, devant le mystère de ce qui n’a pas encore de nom et qui est déjà un murmure, que nous écoutons le cœur battant.

Je vous présente ici quelques uns de ces divertissements sérieux qui allient la légèreté de la forme à la persistance des effets. En soyez-vous troublés pour quelques moments, chers amis. Ce sont au demeurant les plus grands maîtres de la littérature qui s’ingénient, par leur art, à vous faire vaciller.

Maupassant sera le plus familier des auteurs à ceux qui ont quitté le collège, et qui en auront peut-être été lassés, à force de répétition. Cependant, quoi de plus brillamment exécuté que ce Horla, rédigé en 1887 et préfiguration de la folie qui emporta l’auteur lui-même peu de temps après. Cette nouvelle au titre tout d’abord énigmatique se présente comme un journal intime, rédigé par un narrateur parfaitement sain d’esprit –du moins le lecteur le prend-il comme tel dans un premier temps. Des manifestations curieuses envahissent rapidement son quotidien au point qu’il doit se résoudre à quitter sa grande maison normande dans laquelle il habite seul, pour se « changer les idées ». Par deux fois ces curieuses manifestations disparaissent grâce à l’éloignement, par deux fois elles reparaissent lorsqu’il revient chez lui. Qu’est-ce que le Horla ? Un homme sain entrain de devenir fou, et qui s’observe et s’analyse avec la partie restée saine de lui-même, notant avec angoisse la progression rapide de son aliénation, ou un fou avéré, qui se rêve en homme normal et qui cherche par l’entremise de l’écrit intime, de l’observation minutieuse de soi, à reconstruire une rationalité, fût-elle délirante, à un monde qui s’est déjà brisé il y a longtemps ? La question ne peut être tranchée et restera ouverte. Reste encore une autre possibilité, qui n’est pas la moins terrifiante : et si le Horla existait vraiment ? C’est du Maupassant, auteur injustement méprisé par ceux pour qui la littérature est affaire de snobisme. Du simple, de l’efficace, du vrai.

Passons le Channel et allons voir de l’autre côté de la Manche l’étrange dédoublement de personnalité que subit chaque nuit le Docteur Jekyll. Personnage respecté et honorable, il se transforme le soir en un effroyable double, un Mister Hyde sans foi ni loi qui va par les rues de Londres commettre les méfaits les plus atroces. Au matin, redevenu lui-même (mais de quelle partie de lui-même s’agit-il  ?), le Docteur Jekyll garde le souvenir imprécis, mais horrifié des actes déplorables commis par son double démoniaque. En l’homme ordinaire, en vous et moi,  coexistent ces deux tendances contraires du Bien et du Mal. Mais par un procédé de son invention, aux frontières de la science et de la magie, le Docteur Jekyll a réussi à séparer et à incarner ces deux natures distinctes en deux êtres séparés. L’apprenti-sorcier se rendra compte à ses dépends que lorsque la science empiète sur le territoire de Dieu et cherche à se substituer à lui dans son travail créateur, il n’est pas grand-chose de bon à espérer. A cette même conclusion en était également arrivé le Docteur Frankenstein au début du siècle, lorsque horrifié par sa création, il avait voulu la tuer. Robert Louis Stevenson reprend donc, en 1886, dans L’Etrange Cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde, ce thème qui parcourt le siècle, cette interrogation qui continue ensuite jusqu’à nous, sur les limites du pouvoir démiurgique de la science, et plus généralement, de l’activité humaine.

Il serait difficile d’aborder la nouvelle fantastique sans aller faire un tour du côté de la Russie et de sa littérature, passée si soudainement de l’inexistence à la perfection. Alexandre Pouchkine fut l’un des tout premiers maîtres de cette floraison. Lire La Dame de Pique, écrite en 1834 c’est lire un poète qui écrit en prose et qui dissimule ses artifices à ses lecteurs pour leur proposer une histoire qui a les dehors et l’apparence d’une simplicité extrême. Le mystère, pourtant, est épais, tant il est insaisissable, et réside non pas tant dans le fond de l’histoire, que dans la façon dont ses différents éléments sont agencés entre eux. Cette Dame de Pique possède pour moi les charmes inexplicables de ce fantastique russe qui de Nicolas Gogol avec ses Nouvelles de Petersbourg (1843) à Dostoïevski avec Le Double (1846) me fait regretter de ne savoir pas assez bien le russe –je suis entrain de l’apprendre, pour être capable de lire ces textes magiques dans leur langue originale.

Je dois donc me rabattre sur l’anglais, que je maîtrise un peu mieux, sans être pour autant bilingue. Cela me permet toutefois de lire et d’apprécier dans le texte ce conteur virtuose et prolifique qu’est Edgar Alla Poe. Américain originaire de la Nouvelle-Angleterre, ses Histoires Extraordinaires (1856) et ses Nouvelles Histoires Extraordinaires (1857) sont des morceaux à la fois mystérieux et terrifiants servis par une prose impeccable. Baudelaire ne s’y était pas trompé qui le premier avait décidé de le traduire en Français. Toutes ces histoires sont autant de petits bijoux que l’on dévore avec avidité. L’une à peine finie, on est tenté de se jeter sur la suivante et de se laisser aller au tourbillon qui nous emporte loin du monde quotidien. Si je devais n’en évoquer qu’une, ce serait Une descente dans le Maelstrom, que j’avais lu beaucoup plus jeune et qui m’avait fort impressionnée : Au large de la Norvège, un rude gaillard de marin, des heures durant, est pris dans un affreux tourbillon qui l’entraîne au centre même de la Terre. Il n’en ressortira que brisé et vieilli prématurément. A la fois phénomène naturel inexpliqué et descente au fond du gouffre, au fond de l’abime noir et insondable de l’âme humaine, à proximité de ces régions dont il vaut mieux rester éloigner si l’on compte mener le reste de ses jours, une existence normale et réglée.

Je ne peux ici brosser un panorama complet du genre fantastique, cela nous entraînerait beaucoup trop loin et nous amènerait à évoquer entre autres Théophile Gautier, Italo Calvino, Prosper Mérimée, Roald Dahl, E. T. A. Hoffmann, parmi les plus connus. Je ne peux pas non plus, dans le cadre de ce court article parler du fantastique en peinture, et encore moins au cinéma, genre dont les possibilités illusionnistes peuplent à merveille le territoire du fantastique, cet entre-deux, ce no man’s land, à mi-chemin entre le réel et le surnaturel.

Que ces quelques indications de lecture soient donc, comme nous en avons l’habitude, de simples incitations pour vous introduire à ce genre et pour vous permettre ensuite, d’y développer vos propres explorations.

Commentaire composé, l’aveu de Phèdre

Le commentaire composé ou commentaire littéraire, ou commentaire de texte, c’est un gros morceau de l’année de première ! Les conseils de méthode ne manqueront pas de venir, mais souvent vous laissent un peu démunis face à cette montagne qu’il faut franchir lorsque c’est à vous de rédiger votre premier commentaire.

Mes élèves souvent me disent : « Tout ça, c’est très bien, on a bien compris le principe, mais comment fait-on concrètement ? Pouvez-vous nous proposer un commentaire déjà rédigé en entier pour que l’on ait un modèle de ce qu’il faut faire ? »

L’imitation d’un modèle, et la répétition pour s’approcher de ce modèle sont des notions qui ne sont plus très en vogue dans la pédagogie d’aujourd’hui. Il en a été autrement cependant par le passé. L’époque classique, fondait en effet l’essentiel de son projet esthétique sur ce qu’elle appelait « l’imitation des Anciens », désignant par là l’Antiquité gréco-romaine. J’ai donc, à « l’imitation des Anciens », qui étaient les modernes d’autres anciens plus anciens qu’eux, décidé de vous fournir pour l’exemple ce commentaire de l’acte II, scène 5 de Phèdre de Racine, la scène dite de l’aveu.

Prenez-le donc pour un modèle dont vous pouvez vous inspirer, mais qui est loin d’être parfait : Il est tout d’abord assez succint et loin de couvrir toutes les subtilités du texte. Il est aussi rédigé dans un style et avec un vocabulaire qui sont ceux d’un adulte, professeur de littérature. Vous seriez fort mal inspirés d’en faire un copier-coller pour le présenter, la bouche en coeur, à votre prof ! Vous seriez piqués direct pour « imitation des anciens », ce qui se dit « plagiat » de nos jours… parents convoqués, devoir supplémentaire et tout le tralala, vous voyez ce que je veux dire !

 

A suivre donc dans l’ordre :

  1. Le texte
  2. Le commentaire de texte
  3. La lecture analytique en vidéo et en 10 minutes, selon le format de l’oral

 

Le texte

 

Racine, Phèdre (1677)

Acte II, scène 5

 

PHEDRE

Ah, cruel ! tu m’as trop entendue !

Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.

Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :

J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,

Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;

Ni que du fol amour qui trouble ma raison

Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;

Objet infortuné des vengeances célestes,

Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.

Les dieux m’en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc

Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle

De séduire le cœur d’une faible mortelle.

Toi-même en ton esprit rappelle le passé :

C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé ;

J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;

Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.

De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?

Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins ;

Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.

J’ai langui, j’ai séché dans les feux, dans les larmes :

Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,

Si tes yeux un moment pouvaient me regarder…

Que dis-je ? cet aveu que je te viens de faire,

Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?

Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,

Je te venais prier de ne le point haïr :

Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !

Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même !

Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour :

Digne fils du héros qui t’a donné le jour,

Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.

La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !

Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper ;

Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper.

Impatient déjà d’expier son offense,

Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.

Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups,

Si ta haine m’envie un supplice si doux,

Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,

Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ;

Donne.

 

Le commentaire

Lorsque Racine fait représenter Phèdre en 1677, il est au sommet de sa gloire de dramaturge et s’attaque à un sujet à la fois commun et difficile. Commun, car il est fréquent à l’âge classique qui prône l’imitation des Anciens, de prendre pour sujet de tragédie de grands héros issus de l’Antiquité. Difficile aussi, car Phèdre est une héroïne de l’extrême, qui par la violence de son amour illicite, viole les lois divines et humaines, et propose un défi aux règles du théâtre classique, notamment celle de la bienséance.

Elle brûle donc, cette Phèdre, d’un amour incestueux pour son beau-fils, Hippolyte, fruit d’un premier mariage de Thésée, son époux. Lorsque l’on apprend, à la fin du premier acte, la mort de Thésée, la question se pose de sa succession. Oenone, la servante de Phèdre, engage alors sa maîtresse à aller parler à Hippolyte pour lui réclamer la clémence envers son tout jeune fils, possible rival d’Hippolyte pour le trône. Une fois devant l’objet de son amour cependant, le discours de Phèdre change de cours et elle est amenée, presque malgré elle à faire à Hippolyte l’aveu de sa flamme dans cette célèbre tirade de l’acte II, scène 5.

Nous verrons donc Phèdre exprimer dans son monologue toute la violence d’un amour qu’elle sait coupable. Devant l’étonnement extrême d’Hippolyte, elle se justifiera en lui offrant une interprétation nouvelle des épisodes passés, mais achèvera en laissant libre cours à son désir de mourir.

 

 

 

L’aveu, qui avait déjà été fait à l’acte I, par Phèdre à sa servante Oenone, gagne ici en intensité. Elle se trouve effectivement devant Hippolyte lui-même. La violence du sentiment tient en une phrase, très synthétique, qui se détache du reste du vers : « J’aime. » (vers 4) Cependant, il est en quelque sorte introduit et préparé par les vers qui précèdent et qui en sont comme une introduction. Phèdre y parle curieusement d’elle-même à la troisième personne « connais donc Phèdre… », comme si elle voulait préparer un cadre à cette parole dite à la première personne et qui tombe comme un coup de tonnerre, ce « J’aime » qui stupéfie Hippolyte. La violence du sentiment est reconnue et énoncée par Phèdre qui parle de « sa fureur » au vers 3, mais qui marche également de conserve avec sa conscience de la faute.

Elle anticipe en effet, aux yeux d’Hippolyte, de possibles excuses qu’elle aurait, en niant son innocence et son assentiment. Le vers 5, introduit par la formulation négative « Ne pense pas… », sépare en deux hémistiches bien distincts cette innocence, qu’elle n’a pas, non plus que son approbation. Elle qualifie d’ailleurs elle-même son amour de « fol » au vers suivant et exprime sa division intérieure en rapprochant dans la rime les deux pôles de sa personnalité que sont la « raison » au vers 6, et l’amour, appelé métaphoriquement « poison » au vers 7.

Elle insiste elle-même encore davantage sur la conscience de sa faute, en se désignant sous le terme d’ « Objet infortuné » (vers 8) et en se jugeant comme de l’extérieur, par l’emploi du verbe réflexif « Je m’abhorre » (vers 9). Mais cette conscience coupable marche paradoxalement de pair avec un effort pour se disculper et alléger en quelque sorte sa responsabilité. Les coupables sont désignés avec insistance, ce sont « Les dieux », dont l’anaphore fait résonner le pouvoir de nuisance en face d’une « faible mortelle » (vers 13). Les dieux ont porté au cœur de Phèdre le « feu » (vers 11), métaphore qui souligne le côté incontrôlable de la passion, qui a contaminé son « sang » (vers 11 également) dans un rapprochement où la couleur rouge et son symbolisme plurivalent envahit le champ de l’imagination.

C’est donc une femme à la fois coupable et innocente qui fait à Hippolyte cet aveux « honteux » et qui éprouve également, devant sa surprise, le besoin de lui fournir des explications en rappelant le passé.

 

 

L’autre grand mouvement de cette tirade est structuré par l’interlocution directe. Phèdre parle à Hippolyte, présent devant elle, en employant les pronoms de la deuxième personne. « Toi-même en ton esprit… » (vers 14). Il s’agit pour elle dans ce deuxième mouvement de lui fournir des explications, et comme une clé de lecture des événements passés. Elle s’y explique sur son attitude en en fournissant une interprétation renouvelée qu’elle fonde sur sa volonté de provoquer la « haine » (vers 17). Ne pouvant se garantir elle-même contre son amour, elle a alors pensé, de façon stratégique, que le plus sûr rempart en serait Hippolyte lui-même. Cependant, force est pour Phèdre de rapidement constater son échec, sous forme d’une question rhétorique au vers 18 : « De quoi m’ont profité mes inutiles soins ? », à laquelle elle répond elle-même par une formule antiphrastique « je ne t’aimais pas moins. », qui signifie bien en réalité qu’elle l’en aimait davantage. La fatalité de cet amour incontrôlable est résumée dans le vers 20, sa stratégie ayant provoqué des effets contraires à ceux qu’elle espérait : « Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. »

La « faible mortelle » qui se débat alors contre la tyrannie des dieux, qui se font une « gloire cruelle » de la « séduire », apparait bien pathétique à ses propres yeux. Et c’est ce regard qu’elle invite Hippolyte à porter sur elle « Si (s)es yeux un moment pouvaient (la) regarder. » (vers 23). Que verrait, ou qu’aurait vu Hippolyte si ce conditionnel s’était actualisé ? Le spectacle de la souffrance extrême, scandé dans ce tétramètre régulier : « J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes. » qui par la régularité fatale de son rythme indique l’impossibilité d’échapper à la passion qui la dévore.

Ce détour vers le passé revient ensuite vers le présent de l’énonciation et de la situation dramatique. Phèdre y évoque les motifs fallacieux qui ont présidé à leur entretien présent, et les qualifie au vers 28 de « Faibles projets », dévalorisant ainsi la force et l’efficace de sa volonté pour se peindre en position de victime. Ainsi qu’elle le signalait au début de la tirade cependant, elle refuse de se voir « innocente » et de s’ « approuve(r) (elle)-même» (vers 5).

Ce paradoxe de la coupable innocente dont il était déjà question plus haut et qui rentre de nouveau ici en tension, va déboucher sur une fureur qui sera celle de l’autodestruction.

 

 

Le ton change subitement au vers 30 avec le début d’une série de commandements, de verbes à l’impératif, qu’elle lance à Hippolyte. « Venge-toi, punis-moi… » lui intime-t-elle. Elle fait appel pour l’y pousser, au sentiment de sa filiation. Thésée, son père, s’était couvert de gloire en tuant des monstres dont le plus célèbre était le Minotaure. Il s’agit de s’en montrer le « Digne fils » (vers 31) et de poursuivre l’œuvre du père sur ce « monstre » d’un autre genre. Le problème atteint des dimensions cosmiques, il s’étend à tout « l’univers » (vers 32), qui ne peut ignorer ce fait, que Phèdre proclame maintenant comme une nouvelle : « La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ! »

Voyant sans doute Hippolyte interdit, elle engage ses incitations plus avant et lui désigne son cœur coupable par un déictique « Voilà… c’est là » (vers 35), soumettant également au regard du public, ne fût-ce que par l’imagination, la partie la plus intime et la plus secrète de son corps. Se mêlent alors de façon insidieuse et troublante, l’expression du désespoir amoureux et l’évocation de la sexualité la plus débridée. Cette « épée », dont Hippolyte est porteur, et qui doit entrer dans le cœur de Phèdre pour en verser le sang, possède un symbolisme éminemment phallique.

Il est notoire de voir jusqu’à quelles extrémités Racine pousse ici les choses. Dans le contexte du classicisme, de la bienséance, de cet art théâtral du XVIIème, fait de mesure et de retenue, on a ici l’expression la plus brutale et la plus crue du jeu que se livrent l’amour et la mort, Eros et Thanatos, lorsqu’ils ne sont plus tenus en bride par aucune restriction. « Frappe » ordonne Phèdre à Hippolyte. Celui-ci, ne réagissant toujours pas, elle entreprend alors, en dernier recours, d’assumer elle-même l’action sous l’œil du spectateur. C’est ici, au point-limite de ce qui est acceptable ou de ce qui est tolérable, au paroxysme de la violence et de l’érotisme, sur ce « Donne », que s’achève la tirade, Oenone interrompant sa maîtresse, bienséance oblige.

 

 

 

Nous avons donc tenté de montrer que Phèdre exprime dans sa tirade la violence paroxystique d’un amour qu’elle sait coupable. Elle s’y justifie en fournissant à Hippolyte des explications destinées à lui faire apercevoir la logique qui soude les événements du passé à ce présent de la représentation, plein de désir de mort auquel se mêle un érotisme sulfureux.

Remercions à la vérité cette exigence classique de la bienséance de ne pas nous livrer le spectacle visuel, la traduction en actes de ce que les mots disent, et admirons la maîtrise de Racine, d’avoir su, en dépit de, ou grâce à cette contrainte, nous faire voir le fond abyssal de l’âme humaine. L’autre grande tirade de Phèdre, le récit de Théramène à l’acte V, narrant la mort d’Hippolyte, saura dans la même veine, faire dire aux mots ce qu’aucune représentation ne saurait montrer.

 

La lecture analytique

 

N’hésitez pas à me donner un coup de pouce en partageant vers ceux que ça intéresse. Merci !

Lecture analytique, L’Illusion Comique

Une lecture analytique qui tient juste dans les 10 minutes, en vidéo, avec le texte téléchargeable après. Le commentaire composé rédigé est en cours d’élaboration, un peu de patience mes amis…

Le texte est , et le commentaire n’est pas encore là !

Lecture analytique et commentaire composé, Phèdre, le récit de Théramène

Voici le premier article d’une série :

Le récit de Théramène dans Phèdre de Racine

D’abord sous forme de lecture analytique, en vidéo de 10 minutes :

 

Avec le texte pour se repérer :

Récit de Théramène

 

Et sous la forme écrite d’un commentaire composé

En cours…

L’ivresse Poétique

Amis de la poésie, bonsoir !

Bonjour ou bonsoir, il est vrai que l’internet ne connait pas d’heure… mais en l’occurrence et pour aujourd’hui seulement, nous allons nous mettre à l’heure du soir, car c’est la plus propice pour le sujet dont nous allons parler :

Il s’agit de nous enivrer !

Le vin, cette boisson divine entre toutes,  a été célébré par les poètes depuis des temps immémoriaux, et l’expérience de l’ivresse, qu’elle soit induite par une liqueur douce et moelleuse, qu’elle soit une ivresse spirituelle, ou même mystique, entretient des rapports étroits avec l’expérience de la poésie. Qui n’a jamais été rendu songeur par les mots et le son étrange qu’ils peuvent rendre à certaines heures ou la clarté baisse ? Qui ne s’est jamais penché sur le mystère de certaines paroles, qui résonnent en véhiculant des couleurs, qui mettent l’imagination en branle et animent le monde de reflets nouveaux et curieux ? Qui ne s’est jamais perdu dans des abimes de réflexions au milieu de la lecture d’un poème ?

Pour aller vers l’insondable et entrer en communication avec l’infini, voici quelques petits conseils de lecture pour ceux qui recherchent l’ivresse en poésie.

  • En commençant par un peu d’exotisme, nous allons nous diriger vers la Perse du XIIème siècle, à la rencontre du génial et énigmatique Omar Khayyâm. Il est l’exemple parfait de ce que la civilisation musulmane, à l’heure de sa plus grande gloire, pouvait produire de grand et de noble. Homme de connaissance universelle, il fut mathématicien, astronome, poète et philosophe. Son œuvre poétique, intitulée « Rubaiyat» ce qui signifie « Quatrains » est l’expression concise et grandiose des grandes questions qui tissent la trame l’existence humaine. Le vin, l’ivresse, l’infini, le mystère de la vie et de la mort sont entrelacés dans ses vers qui voyagent jusqu’à nous sans rien perdre de leur fraîcheur et de leur force d’évocation. Un petit extrait pour vous mettre en appétit :

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« Bois du vin…c’est lui la vie éternelle,

C’est le trésor qui t’es resté des jours de ta jeunesse :

La saison des roses et du vin, et des compagnons ivres !

Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie. »

  • Continuons dans l’exotisme et les temps reculés, mais cette fois dirigeons-nous vers la Chine médiévale de la dynastie Tang. Li-Po, ou Li-Bai selon les traductions a vécu au VIIIème siècle après J-C. Si l’on sait peu de choses sur sa vie qui fut chaotique, on garde de lui l’image d’un buveur impénitent et d’un jouisseur. Il a laissé dans son œuvre poétique des évocations lyriques de l’ivresse, qui sont autant d’invitations à nous plonger avec lui dans le grand frisson qui passe sous les étoiles. Alors, « Ecoutez là-bas, sous les rayons de la lune… » et dites ce que vous avez vu.

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  • Beaucoup plus proche de nous, comment ne pas parler du « prince des poètes » lorsqu’on évoque l’ivresse ! Les Fleurs du Mal de Baudelaire est un recueil absolument central dans la poésie française et il serait impossible de faire le tour ici, même rapidement de toutes les richesses et de donner une idée de la densité de l’expérience du monde qui s’y exprime. De toute façon, il y a fort à parier que vous ne passerez pas votre scolarité sans qu’il vous soit servi par un prof de Français ou par un autre. Contentons-nous donc de signaler que l’ivresse est vécue par Baudelaire dans toutes ses dimensions : amoureuse, esthétique, spirituelle, mystique, physique, existentielle, et exprimée avec l’exactitude du symbole comme dans le poème suivant :

« Le Poison »

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D’un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d’un portique fabuleux
Dans l’or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,
Allonge l’illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l’âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers…
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remords,
Et charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort!

Si vous avez une copine qui a les yeux verts, vous pouvez lui envoyer en SMS…

  • Restons avec Baudelaire qui s’est intéressé à l’ivresse d’une manière si précise qu’il en a fait le sujet central de son très célèbre essai Les Paradis Artificiels. Il n’est pas seulement question de vin dans ce petit opuscule, mais aussi du haschich et de l’opium, qui étaient très en vogue à l’époque chez les artistes. Le propos de Baudelaire, servi par une prose parfaite, est de souligner les rapports qui existent entre ces ivresses provoquées artificiellement et la création poétique ou plus généralement la création artistique, qui participent toutes d’une altération des facultés ordinaires de l’esprit.

Voilà pour ces quelques conseils de lecture dont la liste est loin d’être exhaustive. Disons que j’ai été à l’essentiel et que j’ai été aussi à ce qui me plaît le plus. J’aurais pu vous parler également d’Apollinaire, d’Alfred de Musset, d’André Chénier, de Rimbaud entre autres, mais il me semble que cela aurait allongé inutilement la liste. Au reste, si le thème vous intéresse et que la poésie vous parle, vous pourrez fort bien poursuivre cette exploration par vos propres moyens. Avec ou sans modération, c’est vous qui êtes aux commandes…

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