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Le Blog du Bac Français
vendredi 22 juin 2018

Une oeuvre en 15 minutes, Le Cid

Bonjour à tous,

Vous pourrez visionner aujourd’hui un nouvel épisode de la série « Une œuvre en 15 minutes ». Il s’agit d’une œuvre célébrissime : Le Cid de Pierre Corneille.

Le Cid est rarement présent sur les listes de bac des élèves de 1ère. Néanmoins, la pièce est si connue, qu’y faire référence lors d’une dissertation, d’un sujet d’invention, ou même à l’épreuve orale peut faire le meilleur effet et être vu comme un signe de culture littéraire étendue. Si en plus, vous êtes capable de la relier avec ce que vous avez fait en 1ère, c’est parfait.

C’est pour cela que je vous en propose un résumé. Il n’est pas complet –vous ne retiendriez pas tout ! mais il se centre sur les aspects essentiels de l’intrigue, les scènes-clés et les moments forts, pour qu’en 15 minutes vous disposiez d’une bonne compréhension générale de l’oeuvre, ainsi que d’une masse de remarques à faire qui soit substantielle.

Bon visionnage :

 

Nouvelle rubrique : Une oeuvre en 15 minutes

Le blog du Bac Français va vous offrir une nouvelle rubrique…

Outre les lectures analytiques, je vous proposerai désormais des résumés d’oeuvres les plus connues, celles que l’on retrouve le plus fréquemment sur les listes de bac.

Cela se fera sous forme de vidéo et sous un format standard de 15 minutes. Il s’agira de faire un rapide résumé de l’histoire telle qu’elle est racontée, de mettre en avant les aspects essentiels de l’oeuvre, comme par exemple ses enjeux, sa thématique, ainsi que de la resituer dans son contexte.

Vous pourrez utiliser cette rubrique de toutes sortes de façons :

  • Confronter votre lecture de l’oeuvre à celle que je vous propose, pour voir si ce sont les mêmes aspects que vous avez trouvés saillants et essentiels.
  • Pour les retardataires, ceux qui doivent lire une oeuvre pour une certaine date et qui ne l’ont pas fait (ils sont toujours quelques uns…), vous pourrez en quinze minutes savoir l’essentiel pour donner le change en attendant d’avoir terminé la lecture personnelle.
  • Mais je pense surtout aux révisions du bac : Au mois de juin, même en fouillant dans des notes qui datent de 3, 6, 9 mois en arrière, il est vraiment difficile de se souvenir de tout ce qui a été dit sur une oeuvre lue en début d’année. La mémoire est ainsi faite que le relief s’estompe, les subtilités s’éloignent, et l’on ne retient d’un livre que deux ou trois aspects assez généraux et parfois fort vagues. La rubrique est là pour vous remettre au coeur du sujet en un minimum de temps. Pas bien sûr de manière exhaustive ou complète, cela ne vous dispensera pas d’un travail personnel plus approfondi, mais je me propose de vous exposer de manière claire l’essentiel de ce qu’il faut savoir afin que vous ne perdiez pas de temps à errer sans direction dans vos recherches.
  • Il y a enfin parmi vous les vrais littéraires, ceux qui lisent pour le plaisir et qui sont en quête de nouvelles choses à lire. Cette rubrique vous permettra, je l’espère de savoir si une oeuvre a des chances de vous intéresser et de répondre à votre curiosité.

Pour vous donner une idée, voici le premier de la série, un grand classique à plusieurs égards : Dom Juan de Molière.

 

N’hésitez pas, comme d’habitude à me faire part de vos remarques et commentaires. Y a-t-il d’autres oeuvres, que vous voudriez voir exposées ainsi ? Dites-le moi et j’essaierai de répondre à votre demande.

Avec un peu de retard, Joyeux Noël à tous, et avec un peu d’avance, très bonne année 2017.

Conseils de lecture – Le Labyrinthe

Le labyrinthe est un inextricable entrelacs de chemins qui ne mènent nulle part, qui reviennent sur eux et qui se confondent. C’est une prison qui capte les corps et les consciences, un piège qui retient la jeunesse entre ses serres, et la condamne à n’être qu’une vaine attente de la mort.

Des labyrinthes, il y en a beaucoup dans les têtes d’aujourd’hui, mais il y en eut également à travers l’Histoire. Le plus fameux est sans doute celui de Crête, bâti par Dédale, architecte au génie si grand qu’il s’enferma lui-même ! Son fils Icare, né dans les rets toujours semblables de la répétition de l’identique, n’avait pour seul souhait que de sortir de la prison, quelqu’en fût le prix. Quel adolescent n’a pas rêvé de s’en « sortir par le haut », en survolant le champ où les autres ne font que ramper ? On sait ce qu’il advint de son juvénile désir d’émancipation : Mal préparé à affronter l’extérieur, et grisé par son envol, il se brûla les ailes au moment même où il pensait toucher son rêve de liberté.

Mais bien d’autres personnages peuplent cette histoire tortueuse et multiforme et chacun se place dans un rapport particulier avec le mythe dans son ensemble. Ariane, qui donne le fil à Thésée contre une promesse de mariage, trahissant au passage et son père Minos, et son demi-frère, le Minotaure. Mal récompensée de son crime, elle sera abandonnée de son séducteur sur des rives étrangères où elle aura finalement la fortune d’être l’amante du dieu Bacchus en personne. Thésée lui-même, qui se fait une spécialité de tuer tout ce qui est monstrueux et d’en débarrasser la surface de la terre, genre de super-héros version antique, dont la passion pour la lutte ne le dispute qu’à son appétit inextinguible pour les femmes. Dédale, l’architecte, qui avant de construire le labyrinthe pour Minos son roi, avait accepté de construire une vache en bois pour Pasiphaé, sa reine. Celle-ci, égarée par Poséidon, avait conçu une passion amoureuse pour un taureau, qui de son côté n’aurait sans doute pas répondu à ses avances pressantes si elle ne se fût mise dans la séduisante peau d’une vache. Dédale, architecte du problème, tout autant que de sa solution, symptôme du mal et volonté d’oblitération de ce même mal : Il fallait bien effectivement dissimuler le fruit monstrueux de ces amours contre nature, ce à quoi était destiné le labyrinthe.

Histoire multiforme et complexe, comme on le voit, qui dès l’antiquité connait plusieurs versions. C’est d’ailleurs le propre de tout mythe, d’être un ensemble de variantes, comme l’a souligné Claude Lévi-Strauss. Il n’existe en effet pas de mythe originel qui se cacherait derrière ces variantes, qu’elles auraient déformé et travesti, mais ces variantes constituent bien plutôt le mythe lui-même. Cela autorise aussi, aux époques ultérieures, des élaborations additionnelles autour de cette source déjà multiple.

Jorge-Luis Borges, écrivain argentin a été l’un de ceux à s’être le plus penché sur cette histoire pour en faire saillir tous les aspects peu éclairés. Dans La Demeure d’Astérion issu du recueil L’Aleph (1949), il s’intéresse à la figure du Minotaure. Astérion puisque c’est son nom, puisque tout monstrueux qu’il soit, sa mère lui a donné un nom, comme une mère humaine à n’importe quel fils, Astérion donc n’est plus un être monstrueux et assoiffé de sang humain. C’est un enfant innocent, égaré dans la vie et ne comprenant pas pourquoi tout le monde le rejette et lui lance des pierres. A-t-il demandé à venir au monde et à habiter le labyrinthe ? Pourquoi lorsqu’il lui arrive de sortir voit-il des êtres qui se ressemblent tous, au visage figé, comme dans les transports en commun de nos grandes villes ? Le Minotaure est-il donc un monstre, ou un bouc émissaire commode, à propos duquel tout le monde s’est par avance et une fois pour toute conditionné à reconnaître l’essence du monstrueux ? Thésée : héros du genre humain ou vil exécutant des basses œuvres, pour des intérêts qui se cachent derrière lui et qui ont soin de ne pas s’avouer ? Et Ariane… prostituée qui finira alcoolique ?

“There are more things in heaven and earth, Horatio,

Than are dreamt of in your philosophy.”

Cette célèbre réplique issue d’Hamlet (1606), Borges la reprend à Shakespeare pour en faire le titre d’une autre de ses nouvelles inspirée du labyrinthe. There are more things, que l’on trouve dans le recueil Le Livre de Sable (1975) met en scène un personnage-narrateur qui est cette fois-ci dans la peau de Thésée et qui ne sait pas par avance qu’il s’engage dans un labyrinthe et qu’il va au devant d’un monstre. Le tout baigne dans une atmosphère fantastique et irréelle qui laisse planer un certain malaise. La frayeur n’est pas loin, l’innommable est envisagé à la fin de la nouvelle, qui est aussi son point culminant.

La Bibliothèque de Babel, issue du recueil Fictions (1944) atteint le degré de complexité maximale dans cette thématique. « L’univers (que certains appellent la bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales… » Ainsi commence ce voyage vertigineux dans cette exégèse biblico-mythologique qui pointe la vanité de la vie, l’inanité du langage et le mirage du sens. Le labyrinthe est ici physiquement infini, mais aussi et de façon plus totalitaire encore, il est la structure même du langage. Il serait vain de vouloir échapper à la prison en acceptant les règles de la prison, tous les mots ont déjà été inventés, même ceux qui n’ont encore jamais été prononcés, et se taire ne change rien à l’affaire. Aspiration du vide et suffocation de la réclusion. Il n’y a pas de sortie.

Respirons un peu, ou plus exactement retenons notre souffle, mais au moins changeons de domaine. Le thème du labyrinthe a été également bien exploité au cinéma. Au lieu de vous diriger vers une liste exhaustive de films qui de près ou de loin ont rapport à ce thème, je me contenterai de ne vous en signaler qu’un seul. The Shining (1979) de l’anglais Stanley Kubrick est un classique à tout point de vue. Perfection de l’image, exactitude du scénario, interprètes impeccables, tous au service d’un malaise qui s’en va grandissant, du grand art cinématographique, à voir.

Voilà en peu de mots quelques idées sur ce thème. Le choix était ici, plus que jamais difficile à faire, tant la matière est abondante, mais ceux qui seront intéressés, les explorateurs, sauront d’eux-mêmes trouver leur chemin dans cet écheveau inextricable de routes qui ne mènent nulle part. Aborder le labyrinthe, c’est déjà y entrer.

Conseils de lecture – Nouvelles fantastiques

La nouvelle se définit comme un récit court, par opposition au roman, de longueur plus conséquente. Idéalement, la nouvelle peut se lire d’un trait : Coupure dans nos activités quotidiennes, elle est un ilot de fiction, qui nous emmène, grâce à l’art avec lequel est conduit le récit, dans un univers clos et de dimensions réduites, une parenthèse qui se refermant nous laisse reprendre pied dans notre quotidien, à la fois inchangés et curieusement altérés des événements synthétiques dont elle nous a imprégnés.

Ceci est particulièrement vrai lorsque cette forme de récit court s’attaque au genre du fantastique : La réalité commune et bien établie, la réalité sur laquelle chacun se repose comme sur une évidence indiscutée, subit des modifications inédites, des distorsions imprévues, s’aliène et se transforme en quelque chose d’autre, que nous ne reconnaissons plus et qui effraie. Rêve, illusion, perturbation de la conscience, folie… qui sait ? Au détour d’un chemin bien connu, nous nous retrouvons sans l’avoir prévu devant le grand vide de l’inexplicable, devant le mystère de ce qui n’a pas encore de nom et qui est déjà un murmure, que nous écoutons le cœur battant.

Je vous présente ici quelques uns de ces divertissements sérieux qui allient la légèreté de la forme à la persistance des effets. En soyez-vous troublés pour quelques moments, chers amis. Ce sont au demeurant les plus grands maîtres de la littérature qui s’ingénient, par leur art, à vous faire vaciller.

Maupassant sera le plus familier des auteurs à ceux qui ont quitté le collège, et qui en auront peut-être été lassés, à force de répétition. Cependant, quoi de plus brillamment exécuté que ce Horla, rédigé en 1887 et préfiguration de la folie qui emporta l’auteur lui-même peu de temps après. Cette nouvelle au titre tout d’abord énigmatique se présente comme un journal intime, rédigé par un narrateur parfaitement sain d’esprit –du moins le lecteur le prend-il comme tel dans un premier temps. Des manifestations curieuses envahissent rapidement son quotidien au point qu’il doit se résoudre à quitter sa grande maison normande dans laquelle il habite seul, pour se « changer les idées ». Par deux fois ces curieuses manifestations disparaissent grâce à l’éloignement, par deux fois elles reparaissent lorsqu’il revient chez lui. Qu’est-ce que le Horla ? Un homme sain entrain de devenir fou, et qui s’observe et s’analyse avec la partie restée saine de lui-même, notant avec angoisse la progression rapide de son aliénation, ou un fou avéré, qui se rêve en homme normal et qui cherche par l’entremise de l’écrit intime, de l’observation minutieuse de soi, à reconstruire une rationalité, fût-elle délirante, à un monde qui s’est déjà brisé il y a longtemps ? La question ne peut être tranchée et restera ouverte. Reste encore une autre possibilité, qui n’est pas la moins terrifiante : et si le Horla existait vraiment ? C’est du Maupassant, auteur injustement méprisé par ceux pour qui la littérature est affaire de snobisme. Du simple, de l’efficace, du vrai.

Passons le Channel et allons voir de l’autre côté de la Manche l’étrange dédoublement de personnalité que subit chaque nuit le Docteur Jekyll. Personnage respecté et honorable, il se transforme le soir en un effroyable double, un Mister Hyde sans foi ni loi qui va par les rues de Londres commettre les méfaits les plus atroces. Au matin, redevenu lui-même (mais de quelle partie de lui-même s’agit-il  ?), le Docteur Jekyll garde le souvenir imprécis, mais horrifié des actes déplorables commis par son double démoniaque. En l’homme ordinaire, en vous et moi,  coexistent ces deux tendances contraires du Bien et du Mal. Mais par un procédé de son invention, aux frontières de la science et de la magie, le Docteur Jekyll a réussi à séparer et à incarner ces deux natures distinctes en deux êtres séparés. L’apprenti-sorcier se rendra compte à ses dépends que lorsque la science empiète sur le territoire de Dieu et cherche à se substituer à lui dans son travail créateur, il n’est pas grand-chose de bon à espérer. A cette même conclusion en était également arrivé le Docteur Frankenstein au début du siècle, lorsque horrifié par sa création, il avait voulu la tuer. Robert Louis Stevenson reprend donc, en 1886, dans L’Etrange Cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde, ce thème qui parcourt le siècle, cette interrogation qui continue ensuite jusqu’à nous, sur les limites du pouvoir démiurgique de la science, et plus généralement, de l’activité humaine.

Il serait difficile d’aborder la nouvelle fantastique sans aller faire un tour du côté de la Russie et de sa littérature, passée si soudainement de l’inexistence à la perfection. Alexandre Pouchkine fut l’un des tout premiers maîtres de cette floraison. Lire La Dame de Pique, écrite en 1834 c’est lire un poète qui écrit en prose et qui dissimule ses artifices à ses lecteurs pour leur proposer une histoire qui a les dehors et l’apparence d’une simplicité extrême. Le mystère, pourtant, est épais, tant il est insaisissable, et réside non pas tant dans le fond de l’histoire, que dans la façon dont ses différents éléments sont agencés entre eux. Cette Dame de Pique possède pour moi les charmes inexplicables de ce fantastique russe qui de Nicolas Gogol avec ses Nouvelles de Petersbourg (1843) à Dostoïevski avec Le Double (1846) me fait regretter de ne savoir pas assez bien le russe –je suis entrain de l’apprendre, pour être capable de lire ces textes magiques dans leur langue originale.

Je dois donc me rabattre sur l’anglais, que je maîtrise un peu mieux, sans être pour autant bilingue. Cela me permet toutefois de lire et d’apprécier dans le texte ce conteur virtuose et prolifique qu’est Edgar Alla Poe. Américain originaire de la Nouvelle-Angleterre, ses Histoires Extraordinaires (1856) et ses Nouvelles Histoires Extraordinaires (1857) sont des morceaux à la fois mystérieux et terrifiants servis par une prose impeccable. Baudelaire ne s’y était pas trompé qui le premier avait décidé de le traduire en Français. Toutes ces histoires sont autant de petits bijoux que l’on dévore avec avidité. L’une à peine finie, on est tenté de se jeter sur la suivante et de se laisser aller au tourbillon qui nous emporte loin du monde quotidien. Si je devais n’en évoquer qu’une, ce serait Une descente dans le Maelstrom, que j’avais lu beaucoup plus jeune et qui m’avait fort impressionnée : Au large de la Norvège, un rude gaillard de marin, des heures durant, est pris dans un affreux tourbillon qui l’entraîne au centre même de la Terre. Il n’en ressortira que brisé et vieilli prématurément. A la fois phénomène naturel inexpliqué et descente au fond du gouffre, au fond de l’abime noir et insondable de l’âme humaine, à proximité de ces régions dont il vaut mieux rester éloigner si l’on compte mener le reste de ses jours, une existence normale et réglée.

Je ne peux ici brosser un panorama complet du genre fantastique, cela nous entraînerait beaucoup trop loin et nous amènerait à évoquer entre autres Théophile Gautier, Italo Calvino, Prosper Mérimée, Roald Dahl, E. T. A. Hoffmann, parmi les plus connus. Je ne peux pas non plus, dans le cadre de ce court article parler du fantastique en peinture, et encore moins au cinéma, genre dont les possibilités illusionnistes peuplent à merveille le territoire du fantastique, cet entre-deux, ce no man’s land, à mi-chemin entre le réel et le surnaturel.

Que ces quelques indications de lecture soient donc, comme nous en avons l’habitude, de simples incitations pour vous introduire à ce genre et pour vous permettre ensuite, d’y développer vos propres explorations.

L’ivresse Poétique

Amis de la poésie, bonsoir !

Bonjour ou bonsoir, il est vrai que l’internet ne connait pas d’heure… mais en l’occurrence et pour aujourd’hui seulement, nous allons nous mettre à l’heure du soir, car c’est la plus propice pour le sujet dont nous allons parler :

Il s’agit de nous enivrer !

Le vin, cette boisson divine entre toutes,  a été célébré par les poètes depuis des temps immémoriaux, et l’expérience de l’ivresse, qu’elle soit induite par une liqueur douce et moelleuse, qu’elle soit une ivresse spirituelle, ou même mystique, entretient des rapports étroits avec l’expérience de la poésie. Qui n’a jamais été rendu songeur par les mots et le son étrange qu’ils peuvent rendre à certaines heures ou la clarté baisse ? Qui ne s’est jamais penché sur le mystère de certaines paroles, qui résonnent en véhiculant des couleurs, qui mettent l’imagination en branle et animent le monde de reflets nouveaux et curieux ? Qui ne s’est jamais perdu dans des abimes de réflexions au milieu de la lecture d’un poème ?

Pour aller vers l’insondable et entrer en communication avec l’infini, voici quelques petits conseils de lecture pour ceux qui recherchent l’ivresse en poésie.

  • En commençant par un peu d’exotisme, nous allons nous diriger vers la Perse du XIIème siècle, à la rencontre du génial et énigmatique Omar Khayyâm. Il est l’exemple parfait de ce que la civilisation musulmane, à l’heure de sa plus grande gloire, pouvait produire de grand et de noble. Homme de connaissance universelle, il fut mathématicien, astronome, poète et philosophe. Son œuvre poétique, intitulée « Rubaiyat» ce qui signifie « Quatrains » est l’expression concise et grandiose des grandes questions qui tissent la trame l’existence humaine. Le vin, l’ivresse, l’infini, le mystère de la vie et de la mort sont entrelacés dans ses vers qui voyagent jusqu’à nous sans rien perdre de leur fraîcheur et de leur force d’évocation. Un petit extrait pour vous mettre en appétit :

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« Bois du vin…c’est lui la vie éternelle,

C’est le trésor qui t’es resté des jours de ta jeunesse :

La saison des roses et du vin, et des compagnons ivres !

Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie. »

  • Continuons dans l’exotisme et les temps reculés, mais cette fois dirigeons-nous vers la Chine médiévale de la dynastie Tang. Li-Po, ou Li-Bai selon les traductions a vécu au VIIIème siècle après J-C. Si l’on sait peu de choses sur sa vie qui fut chaotique, on garde de lui l’image d’un buveur impénitent et d’un jouisseur. Il a laissé dans son œuvre poétique des évocations lyriques de l’ivresse, qui sont autant d’invitations à nous plonger avec lui dans le grand frisson qui passe sous les étoiles. Alors, « Ecoutez là-bas, sous les rayons de la lune… » et dites ce que vous avez vu.

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  • Beaucoup plus proche de nous, comment ne pas parler du « prince des poètes » lorsqu’on évoque l’ivresse ! Les Fleurs du Mal de Baudelaire est un recueil absolument central dans la poésie française et il serait impossible de faire le tour ici, même rapidement de toutes les richesses et de donner une idée de la densité de l’expérience du monde qui s’y exprime. De toute façon, il y a fort à parier que vous ne passerez pas votre scolarité sans qu’il vous soit servi par un prof de Français ou par un autre. Contentons-nous donc de signaler que l’ivresse est vécue par Baudelaire dans toutes ses dimensions : amoureuse, esthétique, spirituelle, mystique, physique, existentielle, et exprimée avec l’exactitude du symbole comme dans le poème suivant :

« Le Poison »

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D’un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d’un portique fabuleux
Dans l’or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,
Allonge l’illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l’âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers…
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remords,
Et charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort!

Si vous avez une copine qui a les yeux verts, vous pouvez lui envoyer en SMS…

  • Restons avec Baudelaire qui s’est intéressé à l’ivresse d’une manière si précise qu’il en a fait le sujet central de son très célèbre essai Les Paradis Artificiels. Il n’est pas seulement question de vin dans ce petit opuscule, mais aussi du haschich et de l’opium, qui étaient très en vogue à l’époque chez les artistes. Le propos de Baudelaire, servi par une prose parfaite, est de souligner les rapports qui existent entre ces ivresses provoquées artificiellement et la création poétique ou plus généralement la création artistique, qui participent toutes d’une altération des facultés ordinaires de l’esprit.

Voilà pour ces quelques conseils de lecture dont la liste est loin d’être exhaustive. Disons que j’ai été à l’essentiel et que j’ai été aussi à ce qui me plaît le plus. J’aurais pu vous parler également d’Apollinaire, d’Alfred de Musset, d’André Chénier, de Rimbaud entre autres, mais il me semble que cela aurait allongé inutilement la liste. Au reste, si le thème vous intéresse et que la poésie vous parle, vous pourrez fort bien poursuivre cette exploration par vos propres moyens. Avec ou sans modération, c’est vous qui êtes aux commandes…

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